lundi 21 décembre 2009

Les biscuits Dinosaurus

Ce matin, en contemplant le biscuit Dinosaurus que je m’apprêtais à ingurgiter, quelques questions délétères mais stimulantes sont montées à mon cerveau, particulièrement éveillé en ce petit déjeuner.


D’abord, pourquoi les dinosaures font-ils tellement triper les gamins ? Et pourquoi c’est si jouissif de les gloutonner sous la forme de biscuit même quand on est (à peu près) adulte ?

C’est alors qu’une vague hypothèse m’est venue dans les brumes matinales. Ce n’est qu’une petite piste, plausible parmi pleins d’autres évidemment ! N’hésitez pas à exprimer votre point de vue dans ce passionnant débat sponsorisé par Dinosaurus !

Mes fameux cours de psychanalyse me sont en effet revenus en mémoire dans un brusque éclair neuronal.
On m’y a appris qu’une des grandes questions de la petite enfance, c’est -vous vous en doutez- comment on fait les bébés, et donc, plus généralement d’où on provient. C’est la question de l’origine en somme. Notre origine en tant qu’individu, et plus généralement le mystère de l’origine de l’humanité, pas moins.
C’est une question passionnante, mais aussi extrêmement angoissante quand on est petit (et même quand on est plus grand,) car elle nous confronte au grand abîme et à l’infini du cosmos.
Le dinosaure, me suis-je alors dit, est peut-être ce qui vient cristalliser ce questionnement.
C’est en effet une bête archaïque, venue du fond des origines, et pouvant revêtir tour à tour une forme rigolote et mignonne : par exemple le placide diplodocus, herbivore et rassurant, ou complètement féroce : le redoutable carnivore Tyrannosaurus Rex.
Voilà une hypothèse de pourquoi ça fait triper les gamins, les dinosaures. Ca les titille sur leur question préférée des origines, et ce drôle d’animal peut momentanément se substituer à la réponse.
Il permet d’apprivoiser sa peur, en se montrant tour à tout bien mignon et doudoux -Denver le dernier dinosaure pour les ancêtres de ma génération, ou effrayant comme le loup –les monstres de Jurassic Parc.
Ce qui pourrait aussi permettre de comprendre pourquoi c’est tellement jouissif de les gober tous ronds sous forme de biscuit.
En les bouffant, tout d’un coup on reprend le contrôle.
Les grands mystères écrasants de l’univers deviennent ludiques, et on peut les résoudre d’un bon coup de dent ou en les noyant dans un vert de lait.

mardi 15 décembre 2009

When a stranger calls (Fred Walton, 1979)


Après le gros classique, retour aux petits-films-qui-gagnent-à-être-connus. Exhumée du rayon tout à 2 euros d’une boutique de dvds d’occaz, entre « BMX warriors » (avec Nicole Kidman !) et une demi-douzaine d’exemplaires de « Mission to Mars », une petite perle qui aborde le genre (film d’horreur) sous un angle à la fois original et d’une grande efficacité dans ses effets classiques.

La nouveauté ne vient pas du thème, un tueur sadique qui s’introduit la nuit chez les gens pour terroriser (et tuer) les jeunes filles et les enfants, mais de la façon dont celui-ci est traité.
En effet, contrairement à la longue lignée de serial-killer implacables, trop forts et intelligents, dans l’histoire du cinéma (Hannibal Lecter en tête), le tueur est d’emblée présenté ici comme un malade mental en rupture de traitement (il s’est évadé de son hôpital psy). Un psychotique assez minable plutôt qu’un rusé psychopathe en pleine possession de ses moyens. La vie n’a d’ailleurs pas l’air spécialement jouasse pour lui : visions et pulsions qui le dépassent, une incommunicabilité quasi-complète, une errance permanente et sans aucune signification, et avec pour seul horizon une inéluctable marginalisation.
Cependant, contrairement au « Voyeur » de Michael Powell, Walton ne cherche visiblement pas à stimuler notre empathie envers lui. Il reste un pervers, une machine à tuer éternellement récidiviste, du genre qu’on voit dans les journaux et pour lequel beaucoup de gens seraient favorables à un retour de la peine de mort. Impossible de le prendre en sympathie tant il fout les jetons et semble malsain.
En cela le réalisateur continue à user de recettes classiques (et sans esbroufe) qui font mouche : le tueur est bien flippant et les situations oppressantes. L’angoisse est renforcée par des cadrages inquiétants qui laissent planer le doute sur d’où provient la menace, chaque élément du quotidien semblant alors se charger de menace.
Néanmoins, l’intelligence de Walton va être de nous présenter l’assassin à la fois comme une victime et comme un bourreau, sans jamais (ou presque) chercher à lever cette ambivalence.

Si le film démarre sur une situation assez classique de slash-movie, la petite baby-sitter harcelée par un maniaque au téléphone qui se révèle être déjà dans la maison, la seconde partie est plus inhabituelle. Après s’être fait coffré (très facilement au demeurant), l’assassin va s’enfuir une nouvelle fois de l’hôpital psy ou il se fait soigner, et l’un des flics ayant participé à la précédente arrestation (devenu détective privé) va se mettre en tête de le retrouver pour mettre fin à ses agissements. Définitivement cette fois.
La situation se charge donc d’une nouvelle ambiguïté, car on n’a pas affaire là à un justicier dûment mandaté par l’état pour remettre le vilain sous les verrous (et même s’il le tue à la fin, « c’est en état de légitime défense »), mais à un type qui prémédite sciemment le meurtre d’un malade mental, sans autre légitimité que la loi du talion. Pis encore : il n’a pas décidé ça tout seul dans son coin, mais se fait rencarder par ses ex-collègues policiers qui préféreraient que l’affaire se règle d’une façon un peu plus expéditive que ne leur permettrait leur insigne.
On se retrouve donc à suivre la traque de notre tueur du départ, présenté comme globalement irresponsable (même si on ne peut raisonnablement jamais lui pardonner), par un type aux méthodes brutales qui, lui, n’a pas l’excuse d’être cinglé.

Un sentiment de malaise se fait jour progressivement chez le spectateur, au fur et à mesure que le piège se resserre autour du meurtrier. Car non content d’agir en dehors des lois, le détective emploie les méthodes les plus dégueulasses pour arriver à ses fins. Harcelant un témoin (qui va devenir une des victimes du tueur soit dit en passant) ou faisant appel illégalement aux ressources de ses ex-collègues encore en fonction, il va jusqu'à faire miroiter au tueur qu’il va l’aider à s’en sortir. Usant du ton le plus compréhensif et rassurant alors même qu’il cache dans son dos un genre de poinçon, avec lequel il a bien l’intention de lui poignarder la gueule.
Si l’on n’en vient jamais à plaindre directement le maniaque, tant d’acharnement et de vilenie en viennent, tout de même, à faire un peu froid dans le dos. L’intérêt, je pense, étant de nous confronter à nos propres pulsions de vengeance et de haine (envers ce salopard qui tue des enfants et des femmes), et de nous les renvoyer à la tronche. Car, contrairement à d’habitude dans ce genre de film, le réalisateur ne fait aucun effort pour légitimer la pulsion meurtrière du spectateur (« ce fumier n’a eu que ce qu’il méritait », on est content pour le héros qui va avoir de l’avancement…) et s’amuse à brouiller les pistes. Qui est le pire dans l’histoire ? Le ripoux ou le maniaque ? On est loin de Clarisse et de « Buffalo Bill » à la fin du silence des agneaux.

Il est particulièrement dommage dans ces conditions d’assister à une fin aussi manichéenne (et d’ailleurs assez peu crédible quand le tueur se fait passer pour le mari de l’ex-baby-sitter), dans laquelle le détective ressort grandi : il a tué le méchant, mais en y mettant les formes, au moment précis où celui-ci allait de nouveau frapper. Il le bute, mais c’est pour sauver une innocente.
L’équilibre est rétabli, tout le monde est content, on peut aller se coucher l’âme en paix.

A se demander si Walton n’a pas subi la pression des producteurs suite à des screen-tests défavorables.

dimanche 13 décembre 2009

2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968)



J’ai décidé de me confronter à un classique, et non des moindres : Le plus métaphysique des films de Kubrick, et sans aucun doute l’un des plus brillants. C’est d’ailleurs tout le problème de  faire l’analyse d’un film considéré comme un chef d’œuvre : on subit la pression accumulée de tout ce qui a déja écrit, associée à la crainte de ne rien dire de nouveau en définitive. Je me contenterai donc de poser quelques pistes de réflexion, de chercher à exprimer, à chaud, ce que ce film a soulevé en moi.


2001 est clairement découpé en 4 parties : l’aube de l’humanité, le voyage sur la lune, le voyage vers Jupiter, Jupiter et l’espace infini.
La première question qu’on se pose durant le film (c’est celle-là que je me suis posé en tout cas) c’est de savoir ce qu’est ce foutu rectangle noir, monolithe aussi inexpressif qu’écrasant de mystère qui apparaît dans 3 parties sur 4, et qui semble peser sur la destinée toute entière de l’espèce humaine.

On peut commencer par s’interroger sur son existence réelle ou symbolique au sein même du film.  Faut-il en effet le voir comme un Symbole, un genre d’allégorie des moments clés de l’évolution humaine, ou comme le « personnage » principal du film ?
Contrairement à l’interprétation que j’en avais fait il y a quelques années, je ne pense pas, à revoir le film, que la thèse du procédé symbolique puisse tenir la route très longtemps.
Si la question pouvait effectivement se poser en ce qui concerne sa première apparition chez les hommes-singes, elle apparaît nettement moins probable dans la deuxième partie du film :  Sa présence a donné lieu à de multiples travaux sur la lune, et l’on s’est évertué à mettre en place toutes sortes de stratagèmes pour conserver son existence secrète.

Une fois admis qu’on aurait bien affaire là à un genre d’entité intervenant concrètement dans le cours des actions humaines, se pose toujours la question de la nature de celle-ci.
Est-ce l’émanation d’une forme de vie extraterrestre supérieure (au sens des petits hommes verts) ou l’avatar d’une divinité ? Pour tenter de répondre à cette question, analysons le rôle de ce « personnage » dans le film.

Dans les 2 premières parties, le monolithe semble chercher à influencer l’évolution humaine : Découverte de l’outil  (prévalant à la première association d’idée qui en vient à séparer, d’un coup, l’homme du singe), puis incitation à dépasser les limites du voyage dans l’espace.
Notons qu’il est absent de la troisième partie du film, durant laquelle l’homme devra lutter seul contre une menace entièrement nouvelle (qu’il a plus que largement contribué à créer) : l’éclosion d’une intelligence artificielle avec laquelle il entre en compétition pour survivre.
Combat aux enjeux d’autant plus manifestes qu’il se déroule à l’issue du voyage d’exploration le plus important de l’histoire. En surinterprétant un peu on pourrait faire l’hypothèse que le monolithe attend l’issue du duel pour se manifester au vainqueur (HAL ayant clairement énoncé qu’il poursuivrait le voyage après avoir éliminé ses rivaux). Ou tout au moins peut-on observer qu’il se garde bien d’intervenir pour aider l’homme à dépasser cet obstacle (dont il est, après tout, seul responsable). On ne serait donc pas loin de la dimension de la quête initiatique, type quête du Graal, dans lequel le héros est transfiguré par ses épreuves (d’où le titre : « l’Odyssée de l’espace »).
Dans la quatrième partie le monolithe semble effectivement revenir pour guider l’homme dans son ultime voyage initiatique, vers le secret des secrets, l’aboutissement de son apprentissage.
Et contrairement à ce qu’on pouvait s’imaginer jusqu’ici, 2001 ne défend pas une perspective positiviste, évolutionniste, de la nature humaine, car le plus grand mystère pour l’Homme concerne en fin de compte le secret de son origine et de sa fin au sens ontologique des termes. L’expérience de la mort et de la naissance qui sont, sommes toutes, choses banales, inhérentes de tout temps à la condition humaine, et en même temps concepts les plus indépassables qui soient.
C’est donc dans un décor ressemblant au milieu naturel d'un être humain de sa culture* que l’astronaute est amené  à vivre sa propre mort, et à la dépasser pour renaître. II naît ainsi une seconde fois, mais en restant lui-même (les traits du visage du bébé sont les siens), ce qui laisse entendre qu’il conserve la connaissance de sa fin dans sa nouvelle vie (savoir le plus total que peut espérer un être mortel).

Au final, si dans les deux premières parties on pourrait croire que le monolithe n’a qu’un rôle de « tuteur » (et qu’il pourrait n’être en conséquence qu’une créature extraterrestre un peu plus évolué qui veut faire sa BA auprès de ses arriérés de petits cousins), son rôle dans la dernière partie semble plus se rapprocher de celui d’un démiurge, un dieu créateur qui possède les secrets de la vie et de la mort. On se gardera bien d’en dire plus, Kubrick lui-même ayant soigneusement évité toute référence mystique dans son film.
C’est d’ailleurs tout le génie de Kubrick d’être parvenu à traiter d’un tel sujet en évitant l’écueil du didactisme, de la lourdeur démonstrative. Il y est parvenu tant sur le fond (comme nous venons de l’aborder), que sur la forme : remplaçant les mots, forcément impropres à décrire l’inexprimable, par la musique et une mise en scène magistrale (l’os jeté en l’air, premier outil de l’homme, qui devient une fusée ; l’insoutenable succession d’images et de couleurs lors du voyage vers l’infini…). Le résultat est éblouissant de fluidité et d’intelligence.

*Ca y ressemble, mais ce n'est pas tout à fait ça : un salon bourgeois assez décalé, où se mêlent des éléments rétro et des éléments futuristes (le sol est fait de dalles lumineuses). Comme si on avait cherché à recréer artificiellement l'environnement d'une créature sans parvenir à se mettre à son niveau.

mardi 8 décembre 2009

Captain Britain, Héros Tragique ou dindon de la farce ?


Un petit mot de l’album d’Alan Moore et Brian Bolland ressorti il y a 1 ou 2 ans en version française. Une Bd qui surprend, interroge et, finalement, se révèle assez jouissive dans son genre.

Quand on connaît effectivement la qualité des œuvres scénarisées par Moore (V pour Vendetta, Watchmen, La ligue des gentlemans extraordinaires…), on ne peut s’empêcher d’être interloqué, dans un premier temps, par la fadeur et l’inconsistance du héros présenté ici. Grand beau blond musclé avec un masque ridicule, il semble tout avoir de la caricature. Si l’on ajoute que c’est un scientifique brillant (soi-disant), que ses parents sont décédés dans des circonstances culpabilisantes et qu’il dispose d’une super cave aménagée dans son château, on n’est pas loin du catalogue de clichés comics.

Sa seule originalité tient dans le fait qu’il détient ses pouvoirs de puissances celtiques, ce qui casse un peu avec l’image du héros moderne (ou post-moderne) retrouvé habituellement dans les comics, et le rattacherait à la tradition des héros de saga des vieilles légendes. Mais n’anticipons pas…

Ce qui surprend plus encore que son aspect poussif de justicier en carton-pâte, c’est sa fâcheuse tendance à l’échec tout au long du bouquin. Il s’en prend plein la gueule pour pas un rond, meurt ou est mis hors d’état d’agir régulièrement et semble, au final, ne pas avoir de rôle déterminant dans l’histoire. Plutôt étrange.

Sans prétendre avoir tout compris des finesses Mooriennes du scénario, je me propose d’avancer une tentative d’explication.

Dans Captain Britain, Moore reprend le thème du héros de tragédie et le traite à l’excès en le transposant dans l’univers comics des super-héros :

-       Le héros du livre est remplaçable à l’infini
il en existe un exemplaire par plan dimensionnel, qui semblent tous avoir en gros les mêmes caractéristiques. D’ailleurs, quand il est (une fois de plus) mis au tapis au moment crucial de l’intrigue, c’est l’un de ses clones qui prend le relais.

-       Il est modelable comme de l’argile
ses pouvoirs lui viennent de l’extérieur, si besoin on le modifie sur le plan physique ou intellectuel, lui rajoutant ou lui ôtant des souvenirs à l’envi, et on le ressuscite ad nauséam.

-       Il n’a aucun libre-arbitre, voire aucune utilité
Il apparaît n’avoir aucun contrôle sur ce qui lui arrive, rate presque tous ses combats et n’a, en définitive, qu’un rôle d’appât dans le combat final.

En vérité, si l'on peut lui reconnaitre certaines caractéristiques du héros tragique  (pléthore d'attributs héroïques mais pas de prise sur sa destinée), il n'en est pourtant que la caricature : Un pauvre gars qui ne comprend jamais rien à ce qui lui arrive, lessivé, qui devra se sacrifier sans qu’aucune de ses actions ne porte dans les faits. Instrument pré-formaté de puissances extérieures, il sert avant tout d’étendard, de façade pour les actions des « Dieux » (Merlin, qui ne prend même pas la peine de l’informer sur son rôle). Héraut* impersonnel plutôt que héros.

Très ironiquement, le véritable héros, celui qui agit, attire véritablement l’admiration (ou au moins l’étonnement), de par ses capacités supérieures et son courage sans faille, est une machine : le Cybiote.
Lui, au moins, est unique (ce qui est assez paradoxal pour une machine) et aura un rôle à part entière dans l’intrigue. On pourrait presque dire un libre-arbitre, dont il use avec une ruse certaine. En effet, quand sa dimension d’origine est détruite et qu’il se retrouve à flotter dans le néant, il s’interroge sur ce qu’il doit faire maintenant et choisit de continuer sa mission, ce qui aura une importance déterminante dans l’histoire. Il va  jusqu'à décider de buter son propre créateur (ou ce qui y ressemble), et on croirait presque que ça lui fait plaisir.
C’est la progression du Cybiote, sa quête, et au final son combat contre LA puissance du mal, qu’on suit tout au long du livre, plutôt que les errements pathétiques du « héros » humain. 


Moore prend manifestement beaucoup de plaisir à jouer avec les codes : Robot tueur prenant la place du super-héros dans son rôle de justicier, ouverture de l'album sur une scène incompréhensible laissant entendre qu'on a raté un épisode (et qui n'est expliquée qu'au milieu de la BD), mélange des genres de la science-fiction (voyage dimensionnel, gadgets high tech, mutants) et de la fantasy (enchanteurs, objets magiques, elfes)... Ce joyeux bordel tend à conférer un aspect indéniablement burlesque à l'album, décomplexé et irrévérencieux, qui tranche agréablement avec ce coté un peu figé et manichéen (pour ne pas dire simpliste) qu'on retrouve parfois dans les comics.

 *Au sens de représentant, messager officiel, qui ne prend pas par à l'action.

lundi 7 décembre 2009

Teeth, le nanard qui n'en était pas un (Mitchell Lichtenstein, 2008)


Pour mon premier article ciné sur ce blog j’ai choisi d’évoquer un de ces films-ovni généralement mal critiqués par Télérama (dont la rédaction semble décidément très réfractaire aux films de genre), mais qui ravissent d’autant plus qu’on ne s’attendait absolument pas à les aimer.

Le synopsis (une adolescente se découvre un vagin denté, arme redoutable contre d’éventuels agresseurs) et plus encore la jaquette française du DVD (rappellant irrésistiblement un énième teen-moovie type american pie) semblaient pourtant sans appel : Un nanard dans le registre de la grosse farce gore, aussi vulgaire que mal filmé. Je m’attendais en gros à une resucée de « la mutante », avec le faible espoir que ça me ferait au moins un peu rire. L’effet de surprise fut donc total.
Contrairement aux effets d’annonce précédemment cités, Teeth se révèle un film à l’ambiance intimiste qui suggère plus qu’il ne montre, se donnant à voir comme une sorte de métaphore des angoisses adolescentes face aux changement corporel, la peur d’être différent et la découverte de la sexualité.

La première surprise se retrouve en effet dans la façon de filmer. L’atmosphère d’angoisse est immédiatement perceptible mais se distille lentement. Épousant les peurs profondes de l’héroïne, elle apparaît sous une forme très intériorisée.
De plus, l’inquiétude de celle-ci (et donc du spectateur) ne trouve pas son unique source dans la confrontation au surnaturel. Elle s’alimente également d’angoisses plus « banales » : malaise social et familial, agressions sexuelles manifestes ou à peine voilées (comme lors du rdv chez le gynéco), la peur de l’échec ou du rejet de l’autre, un environnement inquiétant et moche (centrale nucléaire en arrière-fond)…
On retrouve le même type de procédé dans « Qui a tué Bambi ? »: Un cumul d’agressions se situant dans des registres très différents, mais qui se mêlent les unes aux autres pour se renforcer mutuellement.
L’atmosphère de cauchemar dans Teeth flirte ainsi avec le drame social, mais échappe à la pesanteur en empruntant à la comédie, dans le genre humour noir qui fait grincer des dents.
Le réalisateur, dans la façon de traiter son sujet, souhaite visiblement marquer une distance face aux films d’horreur classiques, tout en y faisant référence. L’usage de clins d’œil répétés aux films de genre (un film d’horreur de série Z passe à la TV en arrière fond, noyant de sa musique kitsch la scène en train de se jouer) permet de prendre un certain recul vis-à-vis du sujet, tout en légitimant l’usage, sans en avoir l’air, de signes facilement identifiables par le spectateur pour faire monter la tension.

De même que la réalisation prend le contre-pied du film fantastique à grand spectacle, le thème, pourtant largement rebattu, de « l’étranger » est pris lui aussi à rebours. D’autant plus que l’étrangère en question est loin d’être inoffensive (elle peut quand même vous castrer en un clin d’œil) se rapprochant plus sur le plan symbolique d’un prédateur à la Alien que d’un E.T.
Le fait que l’héroïne se révèle « différente » de ses congénères du même âge est plus présenté ici comme une forme de handicap, de facteur aggravant à une insertion sociale déjà difficile, plutôt que comme une monstruosité de nature qui l’éloignerait définitivement de l’humanité.
Ainsi, même quand elle découvre sa terrible spécificité, celle-ci est très déstabilisée mais tente, maladroitement et avec beaucoup de déconvenues, de chercher un moyen d’accéder à une sexualité « normale ». Elle nous apparaît finalement très humaine dans son malaise, sa tentative désespérée pour comprendre ce qui lui arrive et s’adapter à sa nouvelle situation.
Les véritables monstres dans Teeth sont représentés par 2 catégories de personnages à priori diamétralement opposés :
- Les hommes qu’elle est amenée à rencontrer, brutes vicieuses et hypocrites cherchant à profiter de sa faiblesse et de sa naïveté.
-Les puritains du groupe de défense de la virginité avant le mariage. Apparaissant dans un premier temps comme un refuge pour l'héroïne, lui permettant de repousser le moment inévitable où elle devra faire face à cette différence qu'elle perçoit intuitivement au fond d'elle même, elle ressort de leurs réunions gavée d'idées fausses sur la sexualité et le rapport au corps (ce qui ne va pas franchement l'aider à s'assumer par la suite). Leur aura se fait encore plus négative une fois la fameuse "découverte" consommée, car elle les voit alors sous leur vrai jour : des êtres mesquins, fanatiques et intolérants. Elle se sent, du jour au lendemain,  implicitement rejetée par eux  en raison de sa nature, lui renvoyant une image d'elle même insupportable.

Le film s’apparente ainsi plus à une quête identitaire, accepter sa différence et apprendre à vivre avec, qu’à une chasse au monstre. Il est intéressant de noter qu’il ne vient jamais à l’esprit de l’héroïne qu’elle pourrait peut être régler ses problèmes par la mutilation, en supprimant à la racine ce qui la rend différente.

En définitive, si l’on a manifestement pas affaire à un chef d’œuvre (quelques longueurs tout de même, et un genre d’épilogue aussi inutile que caricatural), Teeth n’en est pas moins un chouette petit film qui séduit par son originalité et un scénario rusé, inattendu, qui vous prend au piège de vos propres idées préconçues.

jeudi 27 août 2009

Considérations autour de "Dark Water"de Hideo Nakata


Je viens de voir Dark Water, et c'était mieux que ce à quoi je m'attendais, à savoir un sous Ring!
Et Ring m'avait déjà pas tant emballé que ça... Je trouvais ça un peu trop ado le coup de la rumeur autour d'une vidéo bizarre, et ethnocentré avec ses fantômes pur-sang japonais pour que ça m'atteigne vraiment. On m'avait tellement dit que j'aurai peur,  que juste après l'avoir vu, j'avais toujours pas l'impression de l'avoir vu.
Et bien avec Dark Water j'ai eu peur, et je l'ai trouvé finalement plus abouti et plus mature que son prédécesseur.

Déjà, la thématique y est moins teenager qu'une légende urbaine, c'est plus intimiste et subtile (même si le fait de tenter d'apporter une sépulture décente au fantôme de Ring m'a parut soulever des questions intéressantes, je ne jette pas tout).
C'est en effet avant tout le rapport "mère/fille"avec toute sa complexité et ses perversités qui est ici mis en question.
Rien que le titre "Dark water", ça me rappelle trop mes cours de psychanalyse.
Pour tenter de synthétiser, les rêves et angoisses d'océan débordant et d'eau qui submerge y sont souvent associés à l'angoisse de séparation de l'enfant d'avec la mère. D'un côté, on veut se réfugier auprès de la mère car elle nous protège et nous aide à constituer notre identité, mais de l'autre, la mère est un peu trop "débordante", et elle fait peur car on a peine à avoir une existence en dehors d'elle, et du coup ici à trouver notre identité. Du coup la mère construit et tue à la fois notre identité personnelle, d'où ce sentiment de noyade et de dissolution.
Alors ça fait bizarre de s'apercevoir que de façon intuitive, l'auteur a explicitement et visuellement mêlé l'eau sale et trouble aux rapports mère fille.
Et puis dans ce film, il y a aussi ce style d'angoisse bien particulier, où la frayeur émane du décor quotidien. Quelque chose cloche dans le monde normal. Comme chez Lynch, une silhouette étrange apparaît où elle ne devrait pas. L'eau du bain se met insidieusement à faire peur, et moi qui suis d'une sensibilité très perméable, c'est le cas de le dire, je sais que je vais y penser en prenant mes prochaines douches. Déjà que depuis "Psychose", voire  l'eau qui s'écoule par le trou du robinet me mettait mal à l'aise..
On pressent à chaque fois, dans le film, quand quelque chose d'effrayant va se passer, on est pas étonné. L'étonnement vient plutôt que ça survienne toujours d'éléments anodins du quotidien. De plus, on ne veut surtout pas que ça arrive, tout en sachant pertinemment que ça arrivera quand même, exactement comme la mère à la fin sait que ce n'est pas sa fille mais le fantôme qu'elle tient dans ses bras.
Et le malaise est là : pas dans l'effet de surprise comme dans les films d'horreur à la con, mais juste dans cette attente horrifiée, voilà..

Sinon, niveau critique, qu'est ce que j'ai pensé du film??
Que les deux premiers tiers étaient bien maîtrisés, entre le drame intimiste et le malaise du surnaturel. C'est bien réalisé, plans efficaces, parfois même poétiques avec tous ces parapluies japonais sous la pluie. Pas de chichis en trop (toujours contrairement à ce qu'ils disent dans Télérama). Par contre, vers la fin, je trouve que ça se gâte, qu'une plus grande sobriété aurait été de mise. Le coup de l'ascenseur est un peu grand-guignol, et les scènes moins utiles, que se soit dans le cadre social ou"fantomatique", se multiplient un peu trop à mon goût.
Peut être également que tout le dilemme du film aurait pu se dénouer autrement, avec quelque chose de plus ambigu, moins didactique et narratif..
Il n'en reste pas moins que c'est un film intéressant, et que grâce à lui, on se souvient bien de comment ça fout les boules une école maternelle quand on est le dernier qui reste parce que les parents qui ne viennent pas nous chercher semblent nous avoir abandonnés!
Ou tout simplement quand on y déambule seul, sous le vieux préau lézardé ou dans les couloirs glauques..