mardi 22 janvier 2013

Les amitiés particulières




Je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai voulu voir « les amitiés particulières ». J’avais bien lu le  livre de Peyrefitte quand j’avais 20 ans (une éternité), parce que j’étais émoustillé par le contexte de l’histoire : huis-clos dans un collège catholique que je me représentais sombre, gothique et anglais, garçons à tête d’ange qui s’aimeraient entre eux, uniformes, passions contrariées, chatiments corporels…Bref, des clichés romantkitchs qu’à l’époque je voyais romantique sans réel sens du second degrés (bien que j’avais parfois des éclairs de lucidité, mais mes pulsions étaient les plus fortes.)
Finalement, j’avais abandonné la lecture en cours de route, car je trouvais le style un peu trop faussement classique, sorte d’imitation sans réelle profondeur des grands auteurs du passé, et les passages croustillants n’étaient pas si nombreux : en sautant des pages, je n’arrivais pas vraiment à les trouver, noyés dans la masse qu’ils étaient.  
Je découvre donc par hasard sur le net qu’il semble y avoir une version filmée récente du bouquin, et là, j’ai envie de savoir qui va jouer les jeunes héros, est ce que les acteurs seront vraiment mignons, étant donné que le show-biz et moi on a pas toujours les mêmes goûts (Johnny Depp et Brad Pitt, c’est bien gentil, mais ils ont 50 ans aujourd’hui et ont grossis).
Je n’ai pas le temps de vérifier ces informations, car je tombe sur la version de 1964, accessible en entier en streaming. C’est le soir, je n’ai rien à faire, je rigole et convie mon compagnon de vie à regarder ce qui s’annonce comme un ovni folklorique d’une époque révolue.
Et effectivement : les dialogues, la façon de jouer, tout paraît désuet, suranné. Au début malgré le potentiel comique de la chose, je me demande si je vais persévérer, car je suis en plus déçu par le physique des protagonistes. Le héros plus âgé n’est pas top, et au départ, je crois que c’est son pote qui va faire le jeune. Un peu plus mignon mais sans plus. Finalement je comprends que non, le pote a lui même un « amoureux, » qu’on voit très peu, mais qui lui, est assez beau, ce qui relance mon intérêt. « Etre amoureux » dans leur collège consiste à s’envoyer des poèmes et à se faire des cadeaux. On ne sait jamais jusqu’à quel point ils ont des contacts physiques, hormis qu’ils ont une sorte de rituel très charmant, « l’échange de sang », où on lèche le sang de l’autre après qu’il se soit fait une coupure au bras, pour qu’il s’intègre en quelque sorte à nos cellules pour l’éternité. En fait, les interdits religieux sont si forts dans cet internat, que le moindre effleurement, le moindre regard, paraît d’un érotisme insoutenable. Donc, quand ils se lèchent le sang, je peux vous dire qu’on est au taquet et qu’on a pas besoin d’une scène de baise.
Ces relations ambigues horrifient évidemment les saints pères qui gèrent le collège, et passent leur temps à mettre en garde les élèves contre ce qu’ils appellent avec une pudeur non dénuée de charme vieillot, « les amitiés particulières ». Car passage à l’acte ou pas, l’ambiance est tellement tendue dans ce huis-clos étouffant, qu’une amitié forte exalte au maximum les sentiments et la sensualité adolescentes, autant d’énergie juvénile qui n’est pas dirigée vers Jésus (quoi que sur l’ambivalence de l’exaltation envers Jésus, il y aurait aussi beaucoup à dire, mais là n’est pas le sujet).
Finalement, celui qui va faire le rôle du jeune apparaît bientôt dans une manifestation catholique (je serais bien incapable de dire laquelle, car je n’y connais rien en la matière): au milieu de l’église, au sein d’une symétrie chorégraphique, et dans un rayon de lumière filtré par un vitrail (ou que j’imagine comme tel, lyrique que je suis).
Il tient un agneau, et là c’est l’innocence, –allégorie-!
On se doute que c’est lui, le jeune, mais on a du mal à s’y faire. Il est censé avoir 12 ans, et le plus âgé 14. En réalité, le grand fait 16 ans, et le jeune, Alexandre, paraît en avoir 9. Effectivement, qu’on le veuille ou non, il a bel et bien une tête d’ange. Et on se dit que ce film est quand même assez subversif, et qu’aujourd’hui, il n’aurait jamais au grand jamais pu être réalisé. Et ce scandale potentiel dépasse largement le côté désuet, disons même que le désuet le rend plus sulfureux, et qu’on commence à s’intéresser de prêt à l’œuvre autrement que pour son côté drôle parce que vieillot.
L’autre chose absolument passionnante, c’est à quel point le côté potentiellement pervers du discours religieux est très bien décortiqué. Le film met subtilement en avant son côté « police de l’esprit ». Il y a d’un côté la discipline, les règles qui émanent de l’extérieur et qui sont déjà en soit un carcan, mais de l’autre, en stéréo, ce discours religieux qui se diffuse pernicieusement jusqu’au fond de la conscience : « dieu te regarde, il sait tout, et nous les Pères, sommes les émissaires de dieu, donc tu ne dois rien nous cacher. » Armés de cette réthorique implacable, les bons pères te réveillent à l’internat dans la nuit pour savoir ce que tu penses et à quoi tu rêves, te harcèlent sans repos pour que tu te confesses, et inventent toutes sortes de stratagèmes et de petites trahisons pour savoir « ce qui se trame au fond de ces jeunes âmes ». Le spectateur se rend vite compte que certains religieux se repaissent de ces confessions, et qu’ils vivent par procuration cette exaltation des sentiments adolescents et leur tension érotique. L’un d’entre eux, particulièrement borderline, invite même les jeunes à boire et fumer dans sa chambre en espérant forcer leur confession et en utilisant des méthodes qui font beaucoup penser à Lanza dans « inglorious bastard. »
Je ne sais pas vraiment où en était l’influence de l’église en 1964, mais certainement supérieur à celle d’aujourd’hui, et je me dis que c’était vraiment courageux de montrer ainsi les limites et contradictions de l’ordre établi et patriarcal. Ses discours ambivalents et manipulateurs, emplis de pulsions mortifères et sexuelles que bourreaux comme victimes ont du mal à gérer, sont exposés et mis à nu avec beaucoup de force et de lucidité. Et pour appuyer cette démonstration, il y a ce fameux retournement, où celui qui passe pour le plus dépravé aux yeux de l’église, le jeune Alexandre, est finalement le plus droit : il ne déroge jamais de la ligne qu’il s’est fixée, jusqu’au suicide, seul issu dans cet univers rigide et corrompu.
Pour toutes ces raisons, j’ai aimé le film, réalisé par Delannoy, plus que le livre. Et puis, la personnalité de Peyrefitte, auteur du livre, me paraît discutable. D’ailleurs, présent sur le tournage, j’ai appris qu’il s’est « épris » d’un jeune figurant de 12 ans qu’il a entretenu jusqu’à sa majorité -lui même avait presque 60 ans,- sans que cela ne paraisse alerter personne. Ce figurant sera d’ailleurs le futur mari d’Amanda Lear -oui, parfois la réalité dépasse la fiction, mais depuis le grand mélange consanguin néo-libéral de l’ère Sarkozi-Bruni, je ne m’étonne plus de rien- et c’est vraiment croustillant de trouver les témoignages de cette dernière sur cette question, avec la « franchise » qui la caractérise.
Tout cela me renvoie au fait que comme souvent, les choses sont l’inverse de ce qu’elles paraissent. 1964 semble être une époque qui laisse peu de place à l’expression subversive, et pourtant, il y a ce film, plus scandaleux qu’on ne pourrait le faire aujourd’hui, puisqu’à présent, la police de l’esprit, ce n’est plus la religion qui interdit le sexe, mais le sexe lui-même. Le sexe lui-même au sens où il a été récupéré par ce que mon père appelait « ces connards de technocrates », qui grâce aux machines médiatiques s’insinuent toujours plus loin dans le corps et l’esprit, nous le recrache en fantasmes aseptisés et médicaux dans le porno et les conseils coquins de «be», sans poils et sans odeurs, afin que les individus les absorbent en s’imaginant qu’ils sont le plus profond de leur intimité et de leur originalité. Alors qu’ils sont complètement convenus. La religion a échoué en étant « contre », la technocratie a réussi en faisant semblant d’être « pour ». C’est pourquoi ce sang léché doucement du bout de la langue sur un avant-bras, sera pour moi toujours plus chaud que n’importe quelle « salope qui aime la queue ».

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