Je ne sais plus
vraiment pourquoi j’ai voulu voir « les amitiés particulières ».
J’avais bien lu le livre de
Peyrefitte quand j’avais 20 ans (une éternité), parce que j’étais émoustillé
par le contexte de l’histoire : huis-clos dans un collège catholique que
je me représentais sombre, gothique et anglais, garçons à tête d’ange qui
s’aimeraient entre eux, uniformes, passions contrariées, chatiments
corporels…Bref, des clichés romantkitchs qu’à l’époque je voyais romantique
sans réel sens du second degrés (bien que j’avais parfois des éclairs de
lucidité, mais mes pulsions étaient les plus fortes.)
Finalement, j’avais abandonné la lecture en cours de route, car je trouvais le style un peu trop faussement classique, sorte d’imitation sans réelle profondeur des grands auteurs du passé, et les passages croustillants n’étaient pas si nombreux : en sautant des pages, je n’arrivais pas vraiment à les trouver, noyés dans la masse qu’ils étaient.
Finalement, j’avais abandonné la lecture en cours de route, car je trouvais le style un peu trop faussement classique, sorte d’imitation sans réelle profondeur des grands auteurs du passé, et les passages croustillants n’étaient pas si nombreux : en sautant des pages, je n’arrivais pas vraiment à les trouver, noyés dans la masse qu’ils étaient.
Je découvre donc
par hasard sur le net qu’il semble y avoir une version filmée récente du
bouquin, et là, j’ai envie de savoir qui va jouer les jeunes héros, est ce que
les acteurs seront vraiment mignons, étant donné que le show-biz et moi on a
pas toujours les mêmes goûts (Johnny Depp et Brad Pitt, c’est bien gentil, mais
ils ont 50 ans aujourd’hui et ont grossis).
Je n’ai pas le
temps de vérifier ces informations, car je tombe sur la version de 1964,
accessible en entier en streaming. C’est le soir, je n’ai rien à faire, je
rigole et convie mon compagnon de vie à regarder ce qui s’annonce comme un ovni
folklorique d’une époque révolue.
Et effectivement
: les dialogues, la façon de jouer, tout paraît désuet, suranné. Au début
malgré le potentiel comique de la chose, je me demande si je vais persévérer,
car je suis en plus déçu par le physique des protagonistes. Le héros plus âgé
n’est pas top, et au départ, je crois que c’est son pote qui va faire le jeune.
Un peu plus mignon mais sans plus. Finalement je comprends que non, le pote a
lui même un « amoureux, » qu’on voit très peu, mais qui lui, est
assez beau, ce qui relance mon intérêt. « Etre amoureux » dans leur
collège consiste à s’envoyer des poèmes et à se faire des cadeaux. On ne sait
jamais jusqu’à quel point ils ont des contacts physiques, hormis qu’ils ont une
sorte de rituel très charmant, « l’échange de sang », où on lèche le
sang de l’autre après qu’il se soit fait une coupure au bras, pour qu’il
s’intègre en quelque sorte à nos cellules pour l’éternité. En fait, les
interdits religieux sont si forts dans cet internat, que le moindre
effleurement, le moindre regard, paraît d’un érotisme insoutenable. Donc, quand
ils se lèchent le sang, je peux vous dire qu’on est au taquet et qu’on a pas
besoin d’une scène de baise.
Ces relations
ambigues horrifient évidemment les saints pères qui gèrent le collège, et
passent leur temps à mettre en garde les élèves contre ce qu’ils appellent avec
une pudeur non dénuée de charme vieillot, « les amitiés
particulières ». Car passage à l’acte ou pas, l’ambiance est tellement tendue
dans ce huis-clos étouffant, qu’une amitié forte exalte au maximum les
sentiments et la sensualité adolescentes, autant d’énergie juvénile qui n’est
pas dirigée vers Jésus (quoi que sur l’ambivalence de l’exaltation envers
Jésus, il y aurait aussi beaucoup à dire, mais là n’est pas le sujet).
Finalement,
celui qui va faire le rôle du jeune apparaît bientôt dans une
manifestation catholique (je serais bien incapable de dire laquelle, car je n’y
connais rien en la matière): au milieu de l’église, au sein d’une symétrie
chorégraphique, et dans un rayon de lumière filtré par un vitrail (ou que
j’imagine comme tel, lyrique que je suis).
Il tient un
agneau, et là c’est l’innocence, –allégorie-!
On se doute que
c’est lui, le jeune, mais on a du mal à s’y faire. Il est censé avoir 12 ans,
et le plus âgé 14. En réalité, le grand fait 16 ans, et le jeune, Alexandre,
paraît en avoir 9. Effectivement, qu’on le veuille ou non, il a bel et bien une
tête d’ange. Et on se dit que ce film est quand même assez subversif, et qu’aujourd’hui,
il n’aurait jamais au grand jamais pu être réalisé. Et ce scandale potentiel
dépasse largement le côté désuet, disons même que le désuet le rend plus
sulfureux, et qu’on commence à s’intéresser de prêt à l’œuvre autrement que
pour son côté drôle parce que vieillot.
L’autre chose
absolument passionnante, c’est à quel point le côté potentiellement pervers du
discours religieux est très bien décortiqué. Le film met subtilement en avant
son côté « police de l’esprit ». Il y a d’un côté la discipline, les
règles qui émanent de l’extérieur et qui sont déjà en soit un carcan, mais de
l’autre, en stéréo, ce discours religieux qui se diffuse pernicieusement
jusqu’au fond de la conscience : « dieu te regarde, il sait tout, et nous
les Pères, sommes les émissaires de dieu, donc tu ne dois rien nous
cacher. » Armés de cette réthorique implacable, les bons pères te
réveillent à l’internat dans la nuit pour savoir ce que tu penses et à quoi tu
rêves, te harcèlent sans repos pour que tu te confesses, et inventent toutes
sortes de stratagèmes et de petites trahisons pour savoir « ce qui se
trame au fond de ces jeunes âmes ». Le spectateur se rend vite compte que
certains religieux se repaissent de ces confessions, et qu’ils vivent par
procuration cette exaltation des sentiments adolescents et leur tension
érotique. L’un d’entre eux, particulièrement borderline, invite même les jeunes
à boire et fumer dans sa chambre en espérant forcer leur confession et en
utilisant des méthodes qui font beaucoup penser à Lanza dans « inglorious
bastard. »
Je ne sais pas
vraiment où en était l’influence de l’église en 1964, mais certainement
supérieur à celle d’aujourd’hui, et je me dis que c’était vraiment courageux de
montrer ainsi les limites et contradictions de l’ordre établi et patriarcal.
Ses discours ambivalents et manipulateurs, emplis de pulsions mortifères et
sexuelles que bourreaux comme victimes ont du mal à gérer, sont exposés et mis
à nu avec beaucoup de force et de lucidité. Et pour appuyer cette
démonstration, il y a ce fameux retournement, où celui qui passe pour le plus dépravé aux yeux de l’église, le jeune Alexandre, est finalement le plus
droit : il ne déroge jamais de la ligne qu’il s’est fixée, jusqu’au suicide,
seul issu dans cet univers rigide et corrompu.
Pour toutes ces
raisons, j’ai aimé le film, réalisé par Delannoy, plus que le livre. Et puis,
la personnalité de Peyrefitte, auteur du livre, me paraît discutable.
D’ailleurs, présent sur le tournage, j’ai appris qu’il s’est
« épris » d’un jeune figurant de 12 ans qu’il a entretenu jusqu’à sa
majorité -lui même avait presque 60 ans,- sans que cela ne paraisse alerter
personne. Ce figurant sera d’ailleurs le futur mari d’Amanda Lear -oui, parfois
la réalité dépasse la fiction, mais depuis le grand mélange consanguin
néo-libéral de l’ère Sarkozi-Bruni, je ne m’étonne plus de rien- et c’est
vraiment croustillant de trouver les témoignages de cette dernière sur cette
question, avec la « franchise » qui la caractérise.
Tout cela me
renvoie au fait que comme souvent, les choses sont l’inverse de ce qu’elles
paraissent. 1964 semble être une époque qui laisse peu de place à l’expression
subversive, et pourtant, il y a ce film, plus scandaleux qu’on ne pourrait le
faire aujourd’hui, puisqu’à présent, la police de l’esprit, ce n’est plus la
religion qui interdit le sexe, mais le sexe lui-même. Le sexe lui-même au sens
où il a été récupéré par ce que mon père appelait « ces connards de
technocrates », qui grâce aux machines médiatiques s’insinuent toujours plus
loin dans le corps et l’esprit, nous le recrache en fantasmes aseptisés et
médicaux dans le porno et les conseils coquins de «be», sans poils et
sans odeurs, afin que les individus les absorbent en s’imaginant qu’ils sont le
plus profond de leur intimité et de leur originalité. Alors qu’ils sont
complètement convenus. La religion a échoué en étant « contre », la
technocratie a réussi en faisant semblant d’être « pour ». C’est
pourquoi ce sang léché doucement du bout de la langue sur un avant-bras, sera
pour moi toujours plus chaud que n’importe quelle « salope qui aime la
queue ».

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